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(Détail) |
Jean-Claude POMMERYMue, La craquelure, novembre-décembre 2001 Feuilletage de couches acryliques de formules différentes sur toile préparée spécialement avec un relief de pâte à papier. « Depuis que je suis entré dans le monde du travail », dit Jean-Claude POMMERY, « j’ai toujours été dans la couleur » et il précise, « dans la couleur, dans la matière… ». Il est aujourd’hui responsable des « essais-matière » de l’entreprise de papiers peints de Balagny-sur-Thérain mais quand il quitte l’usine, il n’en a pas fini pour autant avec la couleur et la matière. Les essais se poursuivent à la maison dans une aventure de plasticien où il s’investit complètement. Rencontres de couleurs, de formes, d’épaisseurs, de réactions diverses des matériaux entre eux, chaque trouvaille le laisse toujours autant émerveillé. Inventeur de taches extraordinaires dont il remercie le hasard, Jean-Claude POMMERY a quelques illustres prédécesseurs à la croisée des taches et du hasard. On sait tout l’intérêt de Léonard de Vinci pour les taches d’humidité sur les crépis des murs : son imagination lui permettait de saisir le moindre détail de ces scènes de batailles (entre autres). Jean CLAIR a pu écrire que devant de vraies scènes de batailles, les Impressionnistes (MONET, RENOIR, …) auraient plutôt eu tendance à y voir des juxtapositions de taches de couleurs, ces fameuses « touches de couleurs » que leur reprochèrent les peintres « académiques » au nom d’une exigence de surface « bien peinte ». C’est avec les Dadaïstes, tout particulièrement Jean ARP, que le hasard est sollicité comme un moyen de « composer » les éléments d’une œuvre, on le voit, par exemple, laisser tomber des morceaux de papier déchirés sur un support posé au sol et les fixer tels qu’ils y arrivent sans que lui-même intervienne. Parmi les Nouveaux-Réalistes, Daniel SPOERRI va « piéger » l’étalage d’un vendeur dans une « brocante » et fixer l’ensemble des objets rencontrés par hasard pour les exposer tels quels, ou encore, à la fin d’un repas, avant que la table ne soit desservie, coller sur le plateau de table et/ou dans les assiettes tout ce qui s'y trouve, là encore pour exposer l’ensemble dans cette « réalité ». La sagesse populaire ne dit-elle pas aussi que « le hasard fait bien les choses »… Dans la richesse généreuse des signes qu’il a produits, Jean-Claude POMMERY est d’abord un prodigieux provocateur du hasard. Cette source est toujours disponible. Toutefois, depuis l’été 2001, il a entrepris de sélectionner, parmi les effets dus au hasard, ceux qui éveillaient en lui les plus fortes résonances, pour se poser le problème de leur production en changeant d’échelle et amplifier sérieusement le phénomène. Ainsi, ce qui était un « savoir-faire du hasard » devient, en plus, « un savoir-faire exprès ». Ce tournant décisif dans son attitude de plasticien a inspiré le nom de « mue », caractéristique de cette nouvelle série. Si ce terme de « mue » trouve écho pour lui dans un domaine que Jean-Claude POMMERY connaît très bien : la taxidermie, il exprime également au plus près ce qu’il a ressenti en se lançant dans cette aventure. Les étroites limites des phénomènes qu’il obtenait sur quelques centimètres dans les productions originelles sont littéralement éclatées, elles s’imposent ... 50 fois plus grandes avec des significations plus évidentes. Dans la pièce présentée ici, il n’y a pas seulement des craquelures, c’est le phénomène de la craquelure elle-même qui est montré (je peux même dire « monstré » tant il concentre l’attention par la taille qu’il prend). Le changement de taille ouvre de nouvelles possibilités de travail qui font ressentir à l’auteur sa propre « mue ». Cette toile-ci est encore à « l’échelle » de Jean-Claude POMMERY – ce châssis a même exactement sa taille - mais déjà il imaginait sans frémir de la voir décorer un pignon de grand immeuble : pourquoi pas 30 mètres de haut ? Sans doute le changement de dimension pose-t-il de nouveaux problèmes : comment provoquer des craquelures de cette taille ? comment faciliter leur développement ? comment les arrêter à temps ? comment les consolider pour transporter l’ensemble ? pour prévoir l’entretien de l’œuvre avec des moyens raisonnablement simples ?… Nous sommes en présence d’un coup de maître et d’une pièce unique qui cependant fait partie d’un protocole de recherches systématiques capitalisant des savoir-faire dans le cadre d’une série. Si l’on compare deux pièces consécutives de cette série, on voit que les éléments sont communs sauf un : la variable expérimentée. Un élément cependant ne varie pas d’une pièce à l’autre : la dorure. C’est elle qui craque et, cette fois, ce n’est pas un hasard. La dorure, c’est en effet le clinquant, le superficiel et l’intérêt symbolique de sa craquelure c’est de permettre l’accès à des richesses intérieures qui nous feraient passer dans un monde de correspondances plus authentiques entre l’unique et invisible intérieur et le visible mis en commun. L’ouverture béante entre les fragments de coquille cassée peut devenir porte ouverte à une expression plus profonde, plus réelle que le réel apparent, ce qui serait une problématique surréaliste. Mais la démarche peut aussi déboucher plus simplement sur un engagement vers des problématiques plus contemporaines, par exemple nous faire passer « de la dorure à la peinture ». Faisons confiance à l’artiste pour la suite des expériences, l’avenir nous dira…
Daniel MARY |