Georges BRAQUE

Le Viaduc à l’Estaque, juin-juillet 1908

L’œuvre originale se trouve au Musée national d’art moderne de Paris (Centre Georges Pompidou). Peinte à l’huile sur toile, elle mesure 72,5 x 59 cm.

Bien visible de la rue, grâce à l’accueil généreux que lui a dédié Monsieur Maillard dans une vitrine de son espace « matériel médical » ouvrant sur la place du foyer rural d’Ully-Saint Georges, l’étude révérencieuse de cette œuvre est le début d’une suite que nous espérons nombreuse.

Georges BRAQUE vient d’avoir 26 ans quand il peint ce paysage près de Marseille. Aujourd’hui, il est peu probable que celui-ci choque quelqu’un. Il n’en était pas de même en 1908 pour le jury du Salon d’Automne qui le refuse alors que l’année précédente, le même jury avait accepté les paysages « fauves » de Georges BRAQUE, paysages dans lesquels les couleurs « naturelles » étaient remplacées par les couleurs pures correspondantes.

Entre ces deux salons, BRAQUE a rencontré PICASSO, vu Les Demoiselles d’Avignon. Les deux hommes ont été profondément marqués par les toiles de Paul CÉZANNE présentées aux derniers salons et par la publication des Lettres à Émile Bernard dans lesquelles CÉZANNE fait le point de ses trouvailles en peignant sur le motif.

Si les Impressionnistes avaient fait sensation, en 1874, en exposant leurs effets de lumière saisis sur nature avec de petites touches analysant la réalité changeante, ils avaient aussi ouvert la voie à des recherches individuelles indépendantes. Pendant que Claude MONET et Auguste RENOIR poursuivent sur leurs lancées jusqu’au début des années 20, certains de leurs compagnons s’aventurent au-delà de la seule perception : Georges SEURAT, Vincent VAN GOGH, Paul GAUGUIN, Paul CÉZANNE, ce dernier va influencer considérablement la jeune génération.

Le Viaduc à l’Estaque est un paysage un peu particulier.

Il ne respecte pas la perspective traditionnelle : par exemple, au centre de la toile, les faîtages des toits du groupe des deux maisons du haut ont des orientations contradictoires qu’on ne retrouverait certainement pas sur la photographie correspondante. En revanche on perçoit très nettement la continuité de certaines lignes : ainsi de l’angle du bas à droite, un cerne gris m’invite à le suivre en montant vers la gauche jusqu’à la rencontre du cadre où je peux virer à droite trouver des supports visuels pour aller jusqu’en haut à droite du tableau. Les points de repères ne sont plus les objets représentés mais ceux du rectangle de la toile, c’est le miracle de la composition.

Il ne respecte pas davantage la lumière naturelle et BRAQUE d’affirmer : « Je porte la lumière avec moi ». Les couleurs, après les lignes, construisent le tableau : dans le grand carré inférieur qui fait toute la largeur de la toile et s’appuie en haut sur l’horizontale du viaduc, la lumière jaune orangée dévore tout. Elle se module avec des nuances qui vont jusqu’au rouge au moment où elles se heurtent aux nuances de vert. Celles-ci s’étalent jusqu’au bleu, aussi fort dans le ciel que l’est l’orange en milieu de toile. Léonard de VINCI aurait noyé ce ciel dans un gris clair bleuté pour signifier le lointain…

On ne circule pas dans ce paysage par des routes ou sentiers ordinaires mais on peut se frayer des parcours ménagés par des passages de moindres contrastes et patiemment découvrir toute la surface peinte.

Enfin la touche « impressionniste », adoptée presque comme un signe de ralliement par les jeunes peintres, est devenue ici le module de solides hachures qui remplissent la mosaïque de petits plans.

Pour Georges BRAQUE, ce tableau est le moment particulier de son passage du fauvisme au cubisme. Il se rapproche considérablement de Pablo PICASSO et les deux créateurs vont conjuguer leurs talents dans une aventure souvent rêvée par d’autres au point que, dans les productions des années qui suivent, l’amateur, même averti, aura du mal à repérer : lequel a fait ceci, lequel a fait cela…

D.M.

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